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21/08/2026
Ceci n’est pas vraiment une biographie, et encore moins un manifeste. J’ai plutôt essayé d’entremêler certains éléments de mon passé, ceux qui m’ont construit ou fissuré, avec ce qui m’a conduit jusqu’ici. Une première balise, peut-être, avant de s’aventurer plus loin.
Je ne fais pas partie de ceux qui dessinent depuis l’enfance.
J’ai même très peu dessiné pendant longtemps. J’ai pourtant toujours apprécié cette forme d’expression depuis l’enfance, comme beaucoup, mais cette pratique est restée en retrait pendant des années. La création a pris d’autres chemins et la pratique des arts graphiques est entrée beaucoup plus tardivement dans ma vie, après ma rencontre avec celle qui allait devenir mon épouse. Ce point me paraît important : je n’ai pas envie de reconstruire après coup le récit d’une vocation précoce qui n’a jamais existé.
Pendant longtemps, la musique a probablement été mon principal moyen d’expression. L’improvisation était la meilleure connexion entre mes émotions, mes pensées et leurs retranscriptions sur les cordes. Il pouvait y avoir dans ces moments une espèce d’état proche d’une transe, parfois sub-psychotique, m’emmenant vers des frontières que je n’avais pas perçues.
Dessiner répond aujourd’hui à quelque chose de semblable.
Je dessine pour exprimer une émotion ou un état de perception qui se traduit souvent chez moi par un paysage. C’est une manière aussi de me créer un refuge, un exutoire, une échappatoire, non pas pour fuir mais pour comprendre. En fonction des instants, ça peut également être pour libérer des tensions. Leurs transpositions sont alors plus spontanées et libres.
J’écris exactement pour les mêmes raisons et parfois aussi pour donner du liant à tout ça. Comme graver l’intention pour me souvenir sans pour autant restreindre la création à cette unique pensée.
Mon parcours pour arriver jusqu’ici n’a rien de linéaire. J’ai exercé plusieurs métiers, parfois plus ou moins éloignés du monde artistique, suivant l’approche que l’on peut avoir. J’ai travaillé notamment en maréchalerie, dans la viticulture, puis comme aide-soignant. La photographie a également accompagné une bonne partie de ce chemin mais à titre amateur.
Je pourrais probablement chercher aujourd’hui dans chacune de ces expériences ce qui annonçait l’artiste que je deviendrais. Ce serait séduisant. Mais sans doute un peu trop facile.
Certaines m’ont façonné, évidemment.
Certaines rencontres davantage encore. Mon travail d’aide-soignant m’a notamment amené auprès de personnes âgées, de personnes en situation de handicap et en psychiatrie. J’y ai rencontré des individus dont le rapport au monde, aux autres ou à eux-mêmes pouvait être très différent de ce que l’on considère comme la norme, mais aussi plus proche de mes propres perceptions. Cette expérience appartient à mon parcours et nourrit nécessairement une partie de mon regard, sans pour autant constituer une grille de lecture de mes œuvres.
Je préfère laisser les chemins apparaître lorsqu’ils existent plutôt que leur inventer après coup une destination. D’autant que certains sont apparus au travers des fissures laissées là.
C’est finalement en 2023 que j’ai commencé à dépasser suffisamment ma peur de l’échec pour donner au dessin et à la peinture une place qu’ils n’avaient jamais réellement occupée jusqu'ici.
Je suis donc encore au début de cet apprentissage.
Je découvre des techniques, j’expérimente, je me trompe, je recommence. Je m’éloigne, je pose, mets en pause, puis je reviens… plus tard.
Le graphite a pris une place importante dans cette découverte, avec ses noirs, ses nuances, ses textures et ses lumières. La peinture m’ouvre aujourd’hui d’autres possibilités. La technique reste pour moi un moyen plutôt qu’une destination. Je peux répéter certains gestes ou certaines « grilles » d’apprentissages par but de mémorisation corporelle. J’aspire à progresser et mieux maîtriser mes outils, mais pas au point que cette maîtrise étouffe ce qui m’a donné envie de créer au départ.
Je peux commencer une œuvre avec une intention relativement précise mais il y a toujours un moment, en cours de route, où c’est l’œuvre qui essaie de m’emmener ailleurs. En particulier quand je commence à créer par soustractions, que ce soit avec les gommes pour le graphite ou un tissu pour la sous-couche à l'huile, les lumières donnent alors des formes et une orientation.
J’essaie de la suivre. C’est d’ailleurs, je crois, l’une de mes principales motivations. Ce moment de bascule où l’idée devient l’intermédiaire entre notre monde et celui de l’imaginaire. C’est ici que commence à prendre vie Dumnos. C’est ici qu’il prend son sens.
La construction de cet univers s’est d’ailleurs matérialisée un peu de cette façon. J’ai plus l’impression d’être un médium — dans les différents sens de ce terme qui reviennent généralement à l’idée d’intermédiaire — qu’une sorte d’architecte.
Je pensais dessiner des œuvres, souvent des paysages. J’ai progressivement découvert qu’ils entretenaient entre eux des liens que je n’avais pas nécessairement prévus. Des motifs revenaient. Des formes répondaient à d’autres. Certaines choses semblaient émerger sans que je les aie consciemment cherchées.
De ces explorations est né l’Æntre-MondeS, dont je développerai dans un prochain carnet les origines, ce qu’il est et vers quoi il tend à devenir.
Mais avant Æntre-MondeS, ou peut-être déjà quelque part à l’intérieur, il y a eu Dumnos.
Dès ma rencontre avec ce terme, j’ai immédiatement ressenti un lien et j’ai commencé à l’utiliser comme une sorte de seconde identité ou plutôt de clé. Mais c’est avec la naissance de l’Æntre-Mondes qu’il a vraiment trouvé sa place en moi.
Si les deux premières années sur cette nouvelle voie, je signais mes originaux de mes initiales et de mon nom civil complet, je ressentais pourtant déjà le besoin d’avoir un nom pour la part créatrice de cet univers. Pas juste un pseudonyme, mais quelque chose qui résonnait en moi depuis déjà de nombreuses années. Il me fallait lui laisser sa place, l’accepter dans cette étape et le laisser se développer.
Je l’ai rencontré il y a plus de deux décennies par l’intermédiaire de Dumnorix, figure éduenne liée à Bibracte. À cette époque, le mont Beuvray était pour moi une sorte de lieu de pèlerinage. En remontant ensuite le nom dans le Dictionnaire de la langue gauloise de Xavier Delamarre, je suis arrivé à Dumnos — ou Dubnos — et quelque chose a immédiatement résonné.
Le terme celtique Dumnos, que l’on retrouve aussi sous la forme Dubnos, porte notamment les notions de « monde » et de « profondeur ». Certaines recherches proposent d’y reconnaître plus précisément un monde profond ou inférieur, intégré à une ancienne conception celtique du cosmos.
Dans ma philosophie, il devient les deux, ou entre les deux.
Cette ambiguïté me convient particulièrement.
Dumnos n’est pas un personnage derrière lequel je me cache et je ne souhaite pas lui fabriquer une biographie parallèle. Je reste la même personne de part et d’autre. Il est cependant devenu davantage qu’une simple signature. Dumnos fait désormais partie intégrante d’Æntre-MondeS et me permet de laisser cet espace artistique se développer sans devoir systématiquement tout ramener à ma personne.
Cet avatar va d’ailleurs prendre une apparence dans les huiles sur toiles que je prépare pour la suite et qui auront entre autres sujets les troubles psychiques, les distorsions sociétales et les tensions internes. Il aura certaines de mes caractéristiques physiques mais sous les traits d’un pantin de bois, comme ceux utilisés dans les arts plastiques pour apprendre à étudier les mouvements, les positions, les ombres et les lumières sur les formes. Cette apparence permet de marquer une distinction entre deux réalités sans faire scission, elle me permet aussi de plonger davantage au cœur du sujet. Il s’agit d’une traversée de l’invisible et par extension de l’interprétation personnelle que j’ai de ces sujets qui peuvent être complexes et souvent compliqués à appréhender pour le tout-à-chacun.
Reste alors une question : pourquoi le montrer ?
Le partage est quelque chose d’essentiel dans mon fonctionnement, car c’est ce qui enrichit notre perception, de là nos échanges et enfin l’acceptation d’une autre vision sans pour autant y adhérer aveuglément. Ce qui est également valable pour moi, bien que je sois partagé entre une envie de sociabilisation impulsive et mon besoin de retrait et de solitude quasi quotidien.
Pendant longtemps, la peur du jugement a pourtant constitué un obstacle important.
Je crois que quelque chose a changé lorsque j’ai commencé à développer Les Solitudes Hallucinées. Je me suis dit : « Ça pourrait plaire à d’autres, je pense. Peut-être même être utile. »
Puis d’autres dessins sont apparus et la réflexion a évolué : si contempler une œuvre pouvait me faire du bien, puis m’amener à voyager par la pensée, alors il était possible que d’autres le ressentent aussi.
J’ai fini par comprendre que je pouvais inviter qui le souhaitait dans mon monde sans que personne ne se sente envahi par celui d’un autre.
C’est aussi de cette envie que naissent ces Carnets.
Les systèmes de rassemblements virtuels, aussi nommés « réseaux sociaux », me permettent de montrer des fragments, mais cet espace-ci peut prendre davantage son temps. Écrire permet de donner du liant à l’ensemble, de révéler parfois un sentier que certains n’auraient peut-être pas discerné et de partager plus intimement quelques-unes des ramifications de ce mycélium.
Pas pour expliquer ce qu’il faudrait voir.
Encore moins pour imposer ce qu’il faudrait ressentir.
Une part de ce que je crée vient nécessairement de mon expérience personnelle, de mes blessures, de mes traumas, de mes expériences, mes ressentis et mes perceptions mais une œuvre autobiographique n’a pas besoin de devenir une confession. Certaines choses peuvent être montrées sans être expliquées. Certaines questions peuvent rester sans réponse.
C’est même souvent là qu’elles deviennent intéressantes.
Æntre-MondeS est encore jeune. Moi-même, je ne sais pas exactement ce qu’il deviendra. Il est une esquisse et, en tant que tel, destiné à être acclimaté et possédé par chaque voyageur qui voudra s’y perdre, pour se retrouver enveloppé et absorbé.
À l’instar de vous, chers voyageurs et voyageuses, je parcours ce territoire qui à chaque visite est à nouveau vierge et prêt à s’harmoniser avec mon état de traversée…
Et, parfois, j’ai le sentiment qu’il me précède.